Par
Annie-Pierre Bélanger
Québec,
29 mai 2012, 2 h am - Ceci est mon témoignage. Il servira à
contester mon amende quand je la recevrai par la poste. Lundi
soir, j'ai participé à la manifestation de soir à Québec. Nous
avions décidé démocratiquement de ne pas donner le trajet, sachant
les risques que nous prenions en vertu de la Loi 78, mais sachant
surtout que, par expérience, les policiers de Québec ne nous
arrêteraient pas selon cette loi, mais bien selon l'article 500.1 du
Code de la sécurité routière : « Nul ne
peut, au cours d'une action concertée destinée à entraver de
quelque manière la circulation des véhicules routiers sur un chemin
public, en occuper la chaussée, l'accotement, une autre partie de
l'emprise ou les abords ou y placer un véhicule ou un obstacle, de
manière à entraver la circulation des véhicules routiers sur ce
chemin ou l'accès à un tel chemin ». Dès la fin de notre vote,
les policiers ont emprunté leur mégaphone pour nous annoncer que
notre manifestation était « illégale » et qu'il valait
mieux nous disperser.
Solidaires, nous avons
emprunté la Grande Allée depuis l'Assemblée nationale.
L'anti-émeute s'est déployée pour nous barrer le chemin, nous
avons simplement surmonté les balustrades entourant l'Assemblée
nationale pour prendre la rue des Parlementaires et descendre jusqu'à
René-Lévesque. Là, nous sommes alléEs manifester devant le
bâtiment au coin de Turnbull et de René-Lévesque où avaient lieu
les négociations entre les représentantEs des Associations
nationales et le gouvernement. L'anti-émeute s'est déployée une
autre fois, ce qui a fait bougé la foule pour descendre la rue
Turbull puis tourner à droite sur une autre rue.
Je ne suis pas descendue,
sachant que les petites rues près de Saint-Jean sont idéales pour
prendre les manifestantEs en souricière. Je suis restée près du
lieu des négociations avec d'autres personnes. La manifestation est
revenue sur les lieux en arrivant de l'autre coin de rue. Nous nous
sommes placéEs dans les escaliers et devant le bâtiment et nous
scandions des slogans et agitions nos drapeaux. L'anti-émeute s'est
placée tout autour de nous, bloquant l'accès à tous et à toutes.
Il était désormais impossible de sortir, ni pour les manifestantEs,
ni pour les personnes que le hasard – ou la curiosité – avait
conduit jusqu'à cet endroit. Un agent de l'anti-émeute ne portait
pas son numéro de matricule. Quand je lui ai demandé pourquoi, il
m'a dit qu'on n'avait pas encore eu le temps de lui en fournir un sur
ses vêtements (?). Un autre avait un numéro différent sur sa
poitrine et sur son casque.
Je distribuais le numéro
de l'avocat de la CLASSE et informais les gens sur leur droit et la
procédure d'arrestation. J'entendais le discours de Léo
Bureau-Blouin qui semblait optimiste de nous voir sortir sans
arrestation. Je ne le croyais pas, connaissant le fascisme honteux de
la police de Québec (SPVQ). Des gens étaient outrés, d'autres
surpris ou nerveux, la plupart restait calme.
Puis la police est venue
m'interpeler, c'est-à-dire me chercher et me prendre par les bras :
« Venez avec nous, Madame, rangez votre papier et votre
crayon ». Je trouvais la mise en scène absurde :
plusieurs voitures de police, gyrophares allumés, plusieurs agents
de l'anti-émeute, des journalistes partout, et voilà qu'un chien
policier était assis dans la rue! Les autobus du RTC nous ont
accueilliEs. Je me suis identifiée à la caméra; les policiers
m'ont attaché les mains derrière le dos avec des « tight-raps ».
Personne ne s'est présenté à moi, ne m'a lu mes droits, ne m'a
déclaré sous quel article ou chef d'accusation j'étais
appréhendée, rien.
Une fois assise dans
l'autobus, j'ai pris conscience de tous les manquements des
policiers. Je me suis levée pour connaître mes droits et mon état
d'arrestation. Le policier à l'avant me répondait qu'il ne savait
pas, d'aller m'asseoir, que je le saurais sous peu. J'ai refusé. Un
autre m'a dit que c'était probablement sous l'article 500.1
du Code de la sécurité routière.
Dans notre autobus se
trouvait également 2 des négociateurs de la CLASSE qui avaient été
appréhendés par erreur : Justin Arcand et Philippe Lapointe.
Au bout de quelques minutes, les policiers sont venus chercher
Philippe Lapointe pour le libérer. En discutant avec lui après mon
arrestation, il m'a dit qu'il avait twitter son arrestation, qu'un
article avait rapidement été écrit sur le sujet, ce qui avait
conduit les policiers à le libérer, oubliant son collègue malgré
des explications. Ce dernier est resté avec nous jusqu'à la fin.
Après de longues
minutes, notre autobus a quitté le Centre-ville vers Place
Fleur-de-Lys. En chemin, la conduite était sportive, deux voitures
de police escortant l'aubotus de chaque côté et bloquant les rues
transversales pendant que nous traversions sur les feux rouges. Je me
demandais pourquoi tant d'empressement. Une fois rendus dans un
parking sombre, les policiers nous ont interpelé individuellement.
Un des manifestants avait
très mal aux poignets et demandait depuis 10 minutes que le
policiers fassent preuve de compassion et le détachent. Ses mains
étaient en effet très rouge. Un ami et moi avons pris sa défense
et argumenté avec lui pour convaincre le policier. Celui-ci restait
de glace, affirmant que c'était la même chose pour tout le monde,
que ça ne faisait pas plus mal à l'un qu'à l'autre. C'était
l'agent 3185, si ma mémoire est bonne. Son matricule n'était pas
visible, il a fallu que je le lui demande pour pouvoir l'obtenir.
Tout cela était absurde. Les policiers justifiaient l'emploi des
menottes de plastique derrière le dos à cause du fait qu'ils
étaient seulement 2 pour environ 40 manifestantEs dans l'autobus.
Cependant, il faut noter qu'une vingtaine d'agents anti-émeute
attendaient sans rien faire sur le boulevard René-Lévesque, placés
deux par deux, la moitié regardant l'autre moitié, dans une
inactivité complète. Leur travail aurait pu être utilisé dans les
autobus pour nous permettre de garder nos mains libres, compte-tenu
du fait que notre manifestation était pacifique et que personne
n'avait résisté à son arrestation.
Nous avons donc décidé
que personne ne sortirait si le manifestant aux poignets souffrants
ne sortait pas le premier ou si on ne le détachait pas. Comme il
n'avait pas de cartes d'identité, les policiers continuaient de lui
refuser la compassion et l'humanité. Ils osaient même affirmer
qu'ils pouvaient attendre encore longtemps. De plus, ils refusaient
de le détacher parce qu'ils n'avaient plus d'attaches
supplémentaires. Enfin, un policier a décidé de le laisser sortir
et de lui enlever ses menottes de plastique pour le garder enfermé
dans une voiture de police en attendant d'avoir terminé d'identifier
les manifestantEs avec cartes. Le jeune homme a donc quitté
l'autobus. J'ai été la suivante à aller m'identifier dehors.
3 voitures de police
étaient sur place. Une seule faisait les identifications. Soudain,
un des policiers d'une autre voiture a dit : « Est-ce
qu'on prend une autre voiture pour les identifications, je suis prêt,
moi ». Les agents semblaient confus sur la marche à suivre.
L'un d'eux a instruit les autres : « Vous devez avoir
votre carnet et noter leurs noms, adresses et dates de naissance,
dans un carnet à part ». On aurait dit que les policiers
n'étaient pas au courant de la marche à suivre.
J'ai questionné l'agent
qui m'a identifiée à savoir la raison de mon arrestation. Il m'a
dit que c'était possiblement selon
l'article 500.1, 494$ d'amende. Je lui ai demandé de spécifier
pourquoi possiblement.
Là, il a tenté de m'expliquer que l'agent qui émet les amendes
doit être le même que celui qui m'a interpelé, lequel ne s'est
jamais présenté à moi. En fait, aucun agent ne m'a interpelé, ce
sont deux agents de l'anti-émeute qui ne se sont pas identifiés.
Bref, selon ce policier, tout avait été filmé et ils feraient les
liens entre qui a interpelé qui pour faire les amendes... Enfin, je
lui ai demandé ce que l'article 500.1 stipulait exactement. Il m'a
répondu que cela disait que j'étais arrêté pour avoir entravé la
voie publique. Je lui ai demandé si cela incluait les trottoirs ou
seulement les rues. Il a dit « tout ». À la lecture de
l'article en question (voir ci-haut) qui ne porte que sur les chemins
routiers, je ne vois pas comment ils justifieront mon amende pour
m'être tenue dans l'entrée extérieur d'un bâtiment sans bloquer
le boulevard.
Petite
cerise sur le sundae
de la mascarade de ce soir : les policiers n'avaient pas les
pinces adéquates pour couper les menottes de plastique et galéraient
avec une pince à écrou pour nous libérer les bras. Ils ont pris
environ 1 minute pour me libérer, et une bonne dizaine de minute
pour couper les menottes du manifestant qui s'était plaint de
douleur... ils n'arrivaient pas à entrer la pince correctement,
elles étaient trop serrées!
Je
note donc que les policiers utilisent la loi 78 pour pouvoir nous
déclarer « illégaux » quand on ne suit pas le trajet,
mais qu'ils se réfèrent au Code de la sécurité routière pour les
amendes au lieu d'appliquer la loi spéciale. Pourquoi?
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29 mai 2012, 12 h - Ajouts et compléments
J'ajoute ces informations suite au traitement médiatique et à des questions provenant d'amies.
Au sujet de l'intervention de Léo Bureau-Blouin :
Léo s'est adressé aux manifestantEs en leur demandant de rester calmes et de ne pas envenimer la situation afin d'encourager un règlement des négociations et de conserver le climat qui est, selon ses dires fragile. Il affirmait que les policiers étaient prêts à nous laisser nous disperser, ce qui est absolument faux. Pendant son discours, j'étais dans la foule des manifestantEs à informer les gens sur leurs droits et à donner un numéro d'avocat. J'entendais ses paroles qui se promenaient également à travers la bouche des manifestantEs pour que tout le monde ait les informations. Cependant, il est clair que les policiers de l'anti-émeute ne se sont jamais déplacés, ont continué de nous obstruer le passage pour une éventuelle dispersion et que d'autres agents de l'anti-émeute continuaient d'interpeller les manifestantEs comme le signifie bien Maïté lorsqu'elle s'adresse à Léo (voir la vidéo de Radio-Canada disponible en ligne). Léo semblait optimiste, mais il aurait fait mieux de sermonner les policiers qui nous bloquaient plutôt que de sermonner les manifestantEs sur leur volonté de garder un climat propice aux négociations. Avant de quitter la scène, il avoue aux journalistes ne pas pouvoir rien faire pour les manifestantEs qui seront arrêtéEs ce soir. Cependant, il oublie de mentionner que c'est à cause des policiers et que ceux-ci ne nous ont jamais laissé nous disperser. À preuve, deux personnes se promenaient dans le coin et avaient été coincées avec les manifestantEs sans possibilité de sortir de leur étau. Bref, d'un côté, je re-constate la mauvaise foi médiatique qui veut toujours salir les manifestantEs et créer de la division entre les radicaux et les modérés. De l'autre, je vois un représentant étudiant qui sermonne les manifestantEs et les appelle au calme alors que ceux-ci sont là en soutien, ce qui crée également une division et me fait me demander pour qui Léo travaille-t-il réellement ?
Au sujet de la fin de mon arrestation :
J'ajoute simplement que les policiers nous ont laisséEs rentrer par nos propres moyens. Il était minuit exactement quand je suis sortie, et j'étais dans les premières. L'autobus le plus près, le 802, terminait son passage à 12h59 (si ma mémoire est bonne). Des gens sont venus en voiture et ont offert des lifts, selon les dires d'un ami dans l'autobus, mais je n'y étais plus. Des déléguéEs de la CLASSE sont également venuEs en support attendre que le négociateur Justin Arcand soit libéré à son tour.

