lundi 28 mai 2012

Arrestation à Québec, le 28 mai : témoignage


Par Annie-Pierre Bélanger

Québec, 29 mai 2012, 2 h am - Ceci est mon témoignage. Il servira à contester mon amende quand je la recevrai par la poste. Lundi soir, j'ai participé à la manifestation de soir à Québec. Nous avions décidé démocratiquement de ne pas donner le trajet, sachant les risques que nous prenions en vertu de la Loi 78, mais sachant surtout que, par expérience, les policiers de Québec ne nous arrêteraient pas selon cette loi, mais bien selon l'article 500.1 du Code de la sécurité routière : « Nul ne peut, au cours d'une action concertée destinée à entraver de quelque manière la circulation des véhicules routiers sur un chemin public, en occuper la chaussée, l'accotement, une autre partie de l'emprise ou les abords ou y placer un véhicule ou un obstacle, de manière à entraver la circulation des véhicules routiers sur ce chemin ou l'accès à un tel chemin ». Dès la fin de notre vote, les policiers ont emprunté leur mégaphone pour nous annoncer que notre manifestation était « illégale » et qu'il valait mieux nous disperser.

Solidaires, nous avons emprunté la Grande Allée depuis l'Assemblée nationale. L'anti-émeute s'est déployée pour nous barrer le chemin, nous avons simplement surmonté les balustrades entourant l'Assemblée nationale pour prendre la rue des Parlementaires et descendre jusqu'à René-Lévesque. Là, nous sommes alléEs manifester devant le bâtiment au coin de Turnbull et de René-Lévesque où avaient lieu les négociations entre les représentantEs des Associations nationales et le gouvernement. L'anti-émeute s'est déployée une autre fois, ce qui a fait bougé la foule pour descendre la rue Turbull puis tourner à droite sur une autre rue.

Je ne suis pas descendue, sachant que les petites rues près de Saint-Jean sont idéales pour prendre les manifestantEs en souricière. Je suis restée près du lieu des négociations avec d'autres personnes. La manifestation est revenue sur les lieux en arrivant de l'autre coin de rue. Nous nous sommes placéEs dans les escaliers et devant le bâtiment et nous scandions des slogans et agitions nos drapeaux. L'anti-émeute s'est placée tout autour de nous, bloquant l'accès à tous et à toutes. Il était désormais impossible de sortir, ni pour les manifestantEs, ni pour les personnes que le hasard – ou la curiosité – avait conduit jusqu'à cet endroit. Un agent de l'anti-émeute ne portait pas son numéro de matricule. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a dit qu'on n'avait pas encore eu le temps de lui en fournir un sur ses vêtements (?). Un autre avait un numéro différent sur sa poitrine et sur son casque.

Je distribuais le numéro de l'avocat de la CLASSE et informais les gens sur leur droit et la procédure d'arrestation. J'entendais le discours de Léo Bureau-Blouin qui semblait optimiste de nous voir sortir sans arrestation. Je ne le croyais pas, connaissant le fascisme honteux de la police de Québec (SPVQ). Des gens étaient outrés, d'autres surpris ou nerveux, la plupart restait calme.

Puis la police est venue m'interpeler, c'est-à-dire me chercher et me prendre par les bras : « Venez avec nous, Madame, rangez votre papier et votre crayon ». Je trouvais la mise en scène absurde : plusieurs voitures de police, gyrophares allumés, plusieurs agents de l'anti-émeute, des journalistes partout, et voilà qu'un chien policier était assis dans la rue! Les autobus du RTC nous ont accueilliEs. Je me suis identifiée à la caméra; les policiers m'ont attaché les mains derrière le dos avec des « tight-raps ». Personne ne s'est présenté à moi, ne m'a lu mes droits, ne m'a déclaré sous quel article ou chef d'accusation j'étais appréhendée, rien.

Une fois assise dans l'autobus, j'ai pris conscience de tous les manquements des policiers. Je me suis levée pour connaître mes droits et mon état d'arrestation. Le policier à l'avant me répondait qu'il ne savait pas, d'aller m'asseoir, que je le saurais sous peu. J'ai refusé. Un autre m'a dit que c'était probablement sous l'article 500.1 du Code de la sécurité routière.

Dans notre autobus se trouvait également 2 des négociateurs de la CLASSE qui avaient été appréhendés par erreur : Justin Arcand et Philippe Lapointe. Au bout de quelques minutes, les policiers sont venus chercher Philippe Lapointe pour le libérer. En discutant avec lui après mon arrestation, il m'a dit qu'il avait twitter son arrestation, qu'un article avait rapidement été écrit sur le sujet, ce qui avait conduit les policiers à le libérer, oubliant son collègue malgré des explications. Ce dernier est resté avec nous jusqu'à la fin.

Après de longues minutes, notre autobus a quitté le Centre-ville vers Place Fleur-de-Lys. En chemin, la conduite était sportive, deux voitures de police escortant l'aubotus de chaque côté et bloquant les rues transversales pendant que nous traversions sur les feux rouges. Je me demandais pourquoi tant d'empressement. Une fois rendus dans un parking sombre, les policiers nous ont interpelé individuellement.

Un des manifestants avait très mal aux poignets et demandait depuis 10 minutes que le policiers fassent preuve de compassion et le détachent. Ses mains étaient en effet très rouge. Un ami et moi avons pris sa défense et argumenté avec lui pour convaincre le policier. Celui-ci restait de glace, affirmant que c'était la même chose pour tout le monde, que ça ne faisait pas plus mal à l'un qu'à l'autre. C'était l'agent 3185, si ma mémoire est bonne. Son matricule n'était pas visible, il a fallu que je le lui demande pour pouvoir l'obtenir. Tout cela était absurde. Les policiers justifiaient l'emploi des menottes de plastique derrière le dos à cause du fait qu'ils étaient seulement 2 pour environ 40 manifestantEs dans l'autobus. Cependant, il faut noter qu'une vingtaine d'agents anti-émeute attendaient sans rien faire sur le boulevard René-Lévesque, placés deux par deux, la moitié regardant l'autre moitié, dans une inactivité complète. Leur travail aurait pu être utilisé dans les autobus pour nous permettre de garder nos mains libres, compte-tenu du fait que notre manifestation était pacifique et que personne n'avait résisté à son arrestation.

Nous avons donc décidé que personne ne sortirait si le manifestant aux poignets souffrants ne sortait pas le premier ou si on ne le détachait pas. Comme il n'avait pas de cartes d'identité, les policiers continuaient de lui refuser la compassion et l'humanité. Ils osaient même affirmer qu'ils pouvaient attendre encore longtemps. De plus, ils refusaient de le détacher parce qu'ils n'avaient plus d'attaches supplémentaires. Enfin, un policier a décidé de le laisser sortir et de lui enlever ses menottes de plastique pour le garder enfermé dans une voiture de police en attendant d'avoir terminé d'identifier les manifestantEs avec cartes. Le jeune homme a donc quitté l'autobus. J'ai été la suivante à aller m'identifier dehors.

3 voitures de police étaient sur place. Une seule faisait les identifications. Soudain, un des policiers d'une autre voiture a dit : « Est-ce qu'on prend une autre voiture pour les identifications, je suis prêt, moi ». Les agents semblaient confus sur la marche à suivre. L'un d'eux a instruit les autres : « Vous devez avoir votre carnet et noter leurs noms, adresses et dates de naissance, dans un carnet à part ». On aurait dit que les policiers n'étaient pas au courant de la marche à suivre.

J'ai questionné l'agent qui m'a identifiée à savoir la raison de mon arrestation. Il m'a dit que c'était possiblement selon l'article 500.1, 494$ d'amende. Je lui ai demandé de spécifier pourquoi possiblement. Là, il a tenté de m'expliquer que l'agent qui émet les amendes doit être le même que celui qui m'a interpelé, lequel ne s'est jamais présenté à moi. En fait, aucun agent ne m'a interpelé, ce sont deux agents de l'anti-émeute qui ne se sont pas identifiés. Bref, selon ce policier, tout avait été filmé et ils feraient les liens entre qui a interpelé qui pour faire les amendes... Enfin, je lui ai demandé ce que l'article 500.1 stipulait exactement. Il m'a répondu que cela disait que j'étais arrêté pour avoir entravé la voie publique. Je lui ai demandé si cela incluait les trottoirs ou seulement les rues. Il a dit « tout ». À la lecture de l'article en question (voir ci-haut) qui ne porte que sur les chemins routiers, je ne vois pas comment ils justifieront mon amende pour m'être tenue dans l'entrée extérieur d'un bâtiment sans bloquer le boulevard.

Petite cerise sur le sundae de la mascarade de ce soir : les policiers n'avaient pas les pinces adéquates pour couper les menottes de plastique et galéraient avec une pince à écrou pour nous libérer les bras. Ils ont pris environ 1 minute pour me libérer, et une bonne dizaine de minute pour couper les menottes du manifestant qui s'était plaint de douleur... ils n'arrivaient pas à entrer la pince correctement, elles étaient trop serrées!

Je note donc que les policiers utilisent la loi 78 pour pouvoir nous déclarer « illégaux » quand on ne suit pas le trajet, mais qu'ils se réfèrent au Code de la sécurité routière pour les amendes au lieu d'appliquer la loi spéciale. Pourquoi?

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29 mai 2012, 12 h - Ajouts et compléments
J'ajoute ces informations suite au traitement médiatique et à des questions provenant d'amies.

Au sujet de l'intervention de Léo Bureau-Blouin :
Léo s'est adressé aux manifestantEs en leur demandant de rester calmes et de ne pas envenimer la situation afin d'encourager un règlement des négociations et de conserver le climat qui est, selon ses dires fragile. Il affirmait que les policiers étaient prêts à nous laisser nous disperser, ce qui est absolument faux. Pendant son discours, j'étais dans la foule des manifestantEs à informer les gens sur leurs droits et à donner un numéro d'avocat. J'entendais ses paroles qui se promenaient également à travers la bouche des manifestantEs pour que tout le monde ait les informations. Cependant, il est clair que les policiers de l'anti-émeute ne se sont jamais déplacés, ont continué de nous obstruer le passage pour une éventuelle dispersion et que d'autres agents de l'anti-émeute continuaient d'interpeller les manifestantEs comme le signifie bien Maïté lorsqu'elle s'adresse à Léo (voir la vidéo de Radio-Canada disponible en ligne). Léo semblait optimiste, mais il aurait fait mieux de sermonner les policiers qui nous bloquaient plutôt que de sermonner les manifestantEs sur leur volonté de garder un climat propice aux négociations. Avant de quitter la scène, il avoue aux journalistes ne pas pouvoir rien faire pour les manifestantEs qui seront arrêtéEs ce soir. Cependant, il oublie de mentionner que c'est à cause des policiers et que ceux-ci ne nous ont jamais laissé nous disperser. À preuve, deux personnes se promenaient dans le coin et avaient été coincées avec les manifestantEs sans possibilité de sortir de leur étau. Bref, d'un côté, je re-constate la mauvaise foi médiatique qui veut toujours salir les manifestantEs et créer de la division entre les radicaux et les modérés. De l'autre, je vois un représentant étudiant qui sermonne les manifestantEs et les appelle au calme alors que ceux-ci sont là en soutien, ce qui crée également une division et me fait me demander pour qui Léo travaille-t-il réellement ?

Au sujet de la fin de mon arrestation :
J'ajoute simplement que les policiers nous ont laisséEs rentrer par nos propres moyens. Il était minuit exactement quand je suis sortie, et j'étais dans les premières. L'autobus le plus près, le 802, terminait son passage à 12h59 (si ma mémoire est bonne). Des gens sont venus en voiture et ont offert des lifts, selon les dires d'un ami dans l'autobus, mais je n'y étais plus. Des déléguéEs de la CLASSE sont également venuEs en support attendre que le négociateur Justin Arcand soit libéré à son tour.

jeudi 17 mai 2012

Plainte à Quebecor pour un article sexiste... et le déni du sexisme au nom de la liberté d'opinion

De : Annie-Pierre Bélanger [mailto:anniepierrebellange@hotmail.com]
Envoyé : 10 mai 2012 00:34
À : Pupitreurs Canoe
Objet : plainte au sujet de l'article "Trouver la femme en soi grâce aux manifestations" de Maxime Deland paru le 30 avril 2012

Québec, le 10 mai 2012,

À l'attention de la rédaction

740 rue Notre Dame Ouest, Bureau 1305
Montréal (Québec)
H1Y 3J5
Tél. : (514) 380-1997
Télécopieur : (514) 380-9552pupitreurs@canoe.ca

Bonjour monsieur ou madame,

Je désire adresser une plainte à l'attention de la rédaction de Canoe Inc. (Quebecor media) concernant l'article "Trouver la femme en soi grâce aux manifestations" de Maxime Deland, paru le 30 avril 2012 en ligne.

Je suis sidérée de constater que des propos machistes puissent trouver encore une place dans un grand média. La plume d'un chroniqueur ou d'une chroniqueuse, même si elle autorise quelques élans d'humour ou de polémique, ne peut servir à porter des propos sexistes à l'endroit des femmes. En guise d'explication, et par souci de brièveté, je tiens à mentionner que le "féminin" ne se résume pas à l'acte de pleurer, de s'obstiner ou d'avoir des intuitions, que ces caractéristiques sont présentes chez toutes les personnes indépendamment de leur genre sexuel, et que de tels propos tiennent d'une réduction de la féminité à ce qui est considéré "faible" par le "masculin". Car c'est en effet ce dont fait état le journaliste : les manifestations ont ouvert, chez lui, une brèche de faiblesse. Cela ne devrait pas être rapporté avec une comparaison à l'état des femmes. Je précise, il ne s'agit pas ici d'un stéréotype du féminin (des généralités), mais bien de sexisme (réduction du féminin à quelque chose de faible par opposition à la force présumée des hommes). Cette interprétation n'est pas nuancée par aucun propos (ironie ou sarcasme), mais est, bien au contraire, renforcée par la chute de l'article qui remet le rédacteur dans sa position confortable d'homme (je soulève également le caractère réducteur de ce portrait à grand trait de l'homme...) qui reprend son assurance en retournant dans son "construit social" associé à son genre, le genre fort, le sexe fort.

J'aurais pu passer son silence mon irritation à la lecture de cet article, mais le machisme et le sexisme doivent être combattus partout car ils engluent tout le discours social. Peu importe les intentions de l'auteur (la question des intentions n'étant pas intéressante), le résultat est le même : les propos de cet article sont inacceptables dans une société qui reconnaît la femme comme une personne à part entière et non en opposition ou en complémentarité avec l'homme.

Cordialement,

Annie-Pierre Bélanger 


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Bernard Barbeau :

Je vais répondre poliment à la dame, mais avant, pourriez-vous me dire ce que vous pensez de ça?

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Bonjour Mme Bélanger,

Comme vous pouvez le voir, j’ai été particulièrement maladroit et je vous ai envoyé un message qui ne s’adressait pas à vous… Soyez toutefois assurée que je vous reviendrai très vite.

Merci de votre compréhension,

Logo Agence plein 2012.JPG
Bernard Barbeau 
Chef des nouvelles (web), Agence QMI
514-380-6027 (Bureau)514-424-7587 (Cellulaire)
740, Notre-Dame Ouest, Bureau 1305, Montréal, Qc, H3C 3X6bernard.barbeau@agenceqmi.ca
@BernardBarbeau (Twitter)
 

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Bonjour Mme Bélanger,

Je prends bonne note de votre plainte, que je considère avec énormément de sérieux.

Je suis tout à fait d’accord avec vous quand vous dites que le machisme et le sexisme doivent être combattus. Par contre, je ne vois ni machisme ni sexisme dans la chronique que Maxime a écrite. Et je peux vous assurer que ce ne sont pas des «valeurs» qu’il porte.

Cela dit, il est clair que Maxime aura vos commentaires à l’esprit quand il écrira ses prochaines chroniques. Il doit cependant pouvoir continuer d’exprimer son point de vue à sa manière, et vous pouvez bien sûr ne pas le partager.

N’hésitez pas à nous faire à nouveau part de vos commentaires,

Bernard Barbeau 
Chef des nouvelles (web), Agence QMI

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De : Annie-Pierre Bélanger [mailto:anniepierrebellange@hotmail.com]
Envoyé : 10 mai 2012 16:56
À : Bernard Barbeau
Objet : RE: plainte au sujet de l'article "Trouver la femme en soi grâce aux manifestations" de Maxime Deland paru le 30 avril 2012

Bonjour,

Étant donné la négation de la présence marquée de machisme et de sexisme dans cet article malgré mes arguments, et étant donné le courriel que j'ai reçu d'abord, par mégarde, et qui enlève du poids à votre considération sérieuse de ma plainte, j'aimerais avoir la réponse impolie qui aurait pu lui faire suite...

Bien à vous,

Annie-Pierre Bélanger 

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Madame,

Vous faites allusion au fait que j’ai écrit «poliment»? Cela n’impliquait pas que j’avais envie de vous répondre d’une autre façon, je vous l’assure, mais marquait plutôt mon intention de vous rassurer respectueusement. Rien de moins, rien de plus.

Quoi qu’il en soit, nous tenons compte de votre opinion et des autres qui nous sont communiquées. Nous ne sommes pas d’accord avec vous cette fois-ci, tout simplement.

Cordialement,

Bernard Barbeau
Chef des nouvelles (web), Agence QMI

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Bonjour,

Je ne peux m'empêcher de lire vos réponses avec perplexité... Le sexisme est une réalité, un fait. Vous semblez dire que, si vous ne le percevez pas, c'est qu'il n'existe pas; que le sexisme doit être soumis à l'opinion et que, conséquemment, si vous n'êtes pas d'accord, c'est qu'il n'y en a pas. Ainsi, le sexisme et toutes les oppressions (pour élargir le débat) devraient être reconnus par consensus entre les tenants du discours machiste et les autres (les opprimées, disons, pour mettre les bons mots, les femmes cette fois-ci). Ne voyez-vous pas le caractère illogique de vos affirmations ? Avez-vous un comité qui reçoit les plaintes et en juge la recevabilité ou celle-ci est-elle liée à votre humeur ou votre opinion du moment ? En ce cas, j'aimerais que vous soumettiez ma plainte à une rédactrice (une femme) sensibilisée à la question du machisme et du sexisme dans les médias de masse et j'aimerais avoir une réponse critique autre que "nous ne sommes pas d'accord avec vous".

Je vous remercie de votre considération sérieuse.

Annie-Pierre
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Bonjour Mme Bélanger,

Je conviens bien sûr que le sexisme existe et qu’il est néfaste. Je constate cependant que nous n’arriverons pas à nous entendre au sujet de la chronique qui suscite votre indignation. Je n’y vois pas nécessairement un problème, mais plutôt le reflet d’une saine multiplicité des opinions. Car oui, il est question ici d’opinions et de libre expression. Maxime est un chroniqueur, ce qui implique qu’il exprime des points de vue personnels. Et ceux-ci ne font en aucune façon la promotion du sexisme. Ce serait totalement incompatible avec les valeurs de notre entreprise.

Nous tenons compte de vos commentaires et de tous les autres que nous recevons, mais vous reconnaîtrez certainement que nous n’avons pas à nous plier à votre volonté.

Veuillez agréer l’expression de mes meilleurs sentiments,

Bernard Barbeau
Chef des nouvelles (web), Agence QMI




 

Plainte au Journal Le Soleil - et la réponse pleine de sophismes d'un journal qui se veut crédible

De : Annie-Pierre Bélanger [anniepierrebellange@hotmail.com]
Date d'envoi : mardi 8 mai 2012 14:52
À : Redaction
Objet : plainte contre l'utilisation d'une photo et plainte générale contre votre point de vue médiatique biaisé et biaisant

Québec, le 8 mai 2012,

À l'intention du ou de la responsable des plaintes au Journal Le Soleil et à l'intention de la rédaction

Monsieur ou Madame,

Je m'appelle Annie-Pierre Bélanger. Je suis étudiante finissante au baccalauréat en littératures modernes à l'Université Laval. L'article «Premier jour de vote: un refus quasi général», publié le 8 mai 2012 à 5:00, comporte une photo de notre assemblée générale d'hier après-midi, prise par Jean-Marie Villeneuve. Or, vu l'attitude arrogante de votre photographe, plusieurs personnes se sont senties mal à l'aise de sa présence et nous avons voté à majorité un huis clos photographique. Ainsi, la présence de cette photo dans l'article ne respecte pas la décision que nous avions prise démocratiquement en assemblée. La publication de cette photo est un manque de respect et une atteinte au droit de ne pas être photographiéEs si nous avons exprimé un non-consentement clair.

Je vous demande de la retirer le plus rapidement possible.


De plus, Annie Mathieu, la journaliste qui a rédigé l'article, était assise juste devant moi pendant une bonne partie de l'assemblée générale. Dans son rapport, elle n'a pas cru bon de parler de la contre-offre proposée et adoptée par l'Association de création et d'études littéraires de l'Université Laval (ACELUL). Cette contre-offre, j'en suis la proposeuse, j'ai passé une partie de la nuit avant l'AG à l'écrire, en m'inspirant du bilan du Comité de négociation de la CLASSE lors du congrès de samedi, de la plénière fort instructive qui s'en est suivie et des discussions via les médias sociaux. Il s'agit du fruit d'un travail de groupe d'intellectuel-le-s que seule une démocratie directe participative peut apporter. C'est en fait une série d'amendements à l'offre de la ministre qui ont été discutés, amendés puis adoptés point par point lors de notre longue assemblée (7 heures). Cette offre consiste, selon moi, le point le plus intéressant de notre assemblée et a, selon moi, été omis volontairement par la journaliste. Je sais par expérience que, depuis le début de la grève, les médias de masse présente un discours orienté qui vise à discréditer notre mouvement par le biais de la manipulation ou de l'omission de données importantes, par l'omission de faits également importants et l'attention médiatique démesurée sur la violence qui néglige le mouvement de masse, lequel est pacifique. Je sais également qu'il est pratiquement impossible de faire publier les textes et les lettres écrites par des étudiants et étudiantes dans votre journal (les deux miens sont restés sans réponse, comme ceux de plusieurs autres de ma connaissance) en contre-poids à ce point de vue.

Par souci de neutralité au moyen de l'expression d'une multitude de points de vue plutôt que d'un seul point de vue biaisé et orienté vers le discours du pouvoir établi, je vous propose donc de vous rattraper dans un article prochain et je vous envoie notre contre-offre telle qu'adoptée ainsi que les amendements à l'offre de la ministre (en version séparée de l'offre de la ministre) afin que vous puissiez juger et médiatiser le travail important que nous faisons en assemblée générale, plutôt que de médiatiser les 20 étudiants et étudiantes qui quittent les AG pour des raisons que nous ignorons tous et toutes et qui ne pourraient s'expliquer que par des obligations, puisque nous en avons tous et toutes, en grève ou pas, et les 2/3 des étudiants et étudiantes qui ne se présentent pas aux AG !

Je vous les envoie donc en fichier-joint et j'espère, cette fois-ci au moins, une réponse par courriel (directe) et dans la publication d'un article sur notre contre-offre.

Cordialement,

Annie-Pierre Bélanger
 
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Bonjour Mme Bélanger

Le photographe dont vous parlez, Jean-Marie Villeneuve, a 35 ans d'expérience en photo de presse et s'est toujours comporté en très grand professionnel. 
Il n'a rien d'un arrogant et s'est rendu sur les lieux en tant que représentant d'un important média d'information qui couvrait, comme nos reporters, un événement à caractère incontestablement public, soit un vote concernant la très discutée entente du week-end. 
Par ailleurs, je vous assure que Le Soleil s'efforce depuis le début du conflit d'offrir une couverture complète et sans parti pris. Nous avons publié des centaines de textes d'opinions sur le dossier en donnant la parole au plus grand nombre de personnes possible, de façon à refléter la diversité des points de vue. Mais vous comprendrez qu'il nous est impossible de tout publier.

Martin Pelchat
Directeur de l'information
 
 

mercredi 18 avril 2012

Gouvernantes et gouvernants actuels : La rhétorique de l'oppression. Analyse des stratégies rhétoriques contre le mouvement étudiant


Il existe une manière de présenter, de dire, de manipuler la réalité dans le but de persuader quelqu'un de quelque chose. On appelle souvent cela de la propagande, même si cette dernière est plus générale, englobant les actions de promotion également, alors que la rhétorique ne concerne que le discours. Le gouvernement actuel ainsi que les chroniqueurs-euses et dirigeants-es adhérant à l'idéologie néo-libérale utilisent plusieurs techniques de persuasion dont le but ultime reste à définir.

La litote ou l'atténuation des faits
La première méthode que j'ai observée est une rhétorique d'atténuation des faits que j'appelle la litote en étendant cette figure de pensée à une figure de discours. Les exemples1 de diminution substantielle des chiffres et de dénis de la réalité sont nombreux dans les médias pour atténuer l'importance (statistique) du mouvement étudiant : le nombre de personnes dans les manifestations, le nombre d'étudiants en grève, le montant de la hausse des frais de scolarité (qui occulte à bon escient les hausses précédentes depuis les années 90), etc. C'est typique du discours social dominant de ne pas reconnaître la réalité de son oppression en ne reconnaissant pas le statut des opprimés ni leurs revendications et encore moins leur mouvement de protestations.

L'hyperbole de l'exception et du contraire
Les médias et les gouvernants relèvent systématiquement les comportements exceptionnels et condamnables : violence, vandalisme, désordre, problème dans certaines assemblées générales étudiantes, etc. La couverture médiatique se trouve donc disproportionnée et, de l'extérieur, donne une impression très différente de la réalité intérieure vécue par les étudiants-es. De plus, tout mouvement d'opposition pourra faire la Une, comme on l'a vu avec le Mouvement des étudiants socialement responsables du Québec2 (MESRQ) dont les portes-paroles ont obtenu très facilement et rapidement une attention médiatique importante au point de donner l'impression que leurs membres étaient aussi nombreux et militants que ceux de la CLASSE et des Fédérations étudiantes.

Le transfert sémantique
Il s'agit de prendre un mot, par exemple « grève3 », de lui retirer son sens général, lequel était admis généralement lors des précédentes grèves étudiantes, pour ne lui appliquer que sa définition dans le code du travail4, laquelle, forcément, ne s'applique pas au mouvement étudiant. On lui trouve alors un substitut dont le sens est différent, le mot « boycott5 » qui implique alors un changement dans la finalité du mouvement, lequel devient une tentative de sabotage de l'ordre et de l'institution plutôt qu'un mouvement de revendications précises. Il retire également une part de sa notion collective pour lui attribuer un caractère individuel comme le fait de boycotter un restaurant ou un magasin. Évidemment, ce mot appartient au champ lexical de l'économie...

La démonisation de l'étudiant
La démonisation est une technique qui consiste à prendre un groupe, à lui trouver une figure odieuse, malfaisante, que l'on érige en statut exemplaire du groupe en question. Au sein du mouvement étudiant, il s'agit de l'étudiant favorisé, celui qui possède des gadgets technologiques, celui qui a une voiture, qui part dans le Sud durant sa semaine de relâche, qui est blanc, masculin, québécois et sans enfants6. Non seulement cela occulte-t-il l'hétérogénéité du groupe social, mais cela permet... de le détester ! Comment un tel étudiant peut-il s'opposer à la hausse des frais de scolarité ? Cette image pourra justifier la haine contre tous les étudiants-es du mouvement.

La fétichisation
J'emprunte ce terme peut-être à tort à la psychanalyse dans un opportunisme assumé parce qu'il sert mon propos. La fétichisation consiste à prendre un objet et à lui attribuer un pouvoir magique. L'objet fétiche de l'étudiant-e, symbole de sociabilité ou de dégénérescence des rapports sociaux selon les uns et les autres, est le iphone et tous ses concurrents. D'après les médias et au sein de l'opinion publique, ce symbole est devenu l'emblème des étudiants-es et, par conséquent, on lui attribue le pouvoir de garantir la richesse de celui qui le possède comme on le ferait avec le propriétaire d'une voiture de luxe. On oublie cependant que les coûts ne sont pas du tout comparables... Dès qu'on réfléchit à ce prétendu pouvoir, l'absence de logique est si flagrante que l'adhésion à une telle idée doit nécessairement passer par une absence de rationalisation; ce qui, en soit, est extrêmement inquiétant.

L'infantilisation
Nous l'avons vu à toutes les sauces dans le traitement médiatique du mouvement étudiant. D'un côté, le gouvernement nous traite d'enfants gâtés, de l'autre, nous sommes les petits, matraqués, qu'il faut protéger. Dans tous les cas, cela relève d'une même idée : les étudiants ne sont pas des adultes, ils n'ont pas atteint l'âge de la raison et ne peuvent prendre de décisions éclairées quant à leur avenir. Cela pourrait au moins avoir la conséquence positive de nous déresponsabiliser face à nos gestes... mais non ! Réduire les étudiants à de jeunes écervelés qui font une crise dans un magasin de jouets est utile, mais pas du tout représentatif de la clientèle qui se compose à la fois des étudiants de 18 ans et des étudiants adultes des cycles supérieurs, parfois chefs et cheffes de famille, parfois près de l'âge de la retraite.

La projection
Il s'agit de projeter sur l'autre, voire sur tous les autres, notre propre comportement ou notre propre vécu. J'ai remarqué ce comportement à quelques reprises, notamment chez Stéphane Gendron et chez Jean-François Lisée. Gendron projetait sa stratégie de faire semblant que la ligne du téléphone fonctionne mal lorsqu'il ne veut plus discuter avec une personne. Il attribuait à Gabriel Nadeau-Dubois de telles intentions alors que, vraisemblablement, des difficultés de communication hors de son contrôle se produisait. Cette projection avait pour conséquence, non seulement de montrer sa terrible mauvaise foi, mais également de mettre en doute celle de N-Dubois au cours de l'entrevue télévisée7. Du côté de Lisée8, et même s'il le faisait positivement, il projetait son vécu estudiantin datant de X années comme étant représentatif du mouvement actuel. Il est normal de se baser sur notre vécu personnel pour le transposer vers le vécu d'autrui et ainsi ressentir de l'empathie, cependant, il ne faut pas penser que les choses sont semblables, que la réalité n'a pas changé en quelques décennies et que notre vécu est représentatif de la réalité présente. Cette projection leur sert de base pour étayer là-dessus d'autres conclusions. Par exemple, un autre chroniqueur dont j'oublie le nom utilisait son vécu estudiantin pour dénoncer la corruption dans les associations étudiantes (de son temps)...

La diabolisation
La diabolisation fait pendant à la démonisation et est la conséquence de toutes les autres techniques. Arme de propagande de guerre9 qui a servi le nazisme d'Hitler, elle consiste à prendre un groupe et à lui donner un caractère inférieur, détestable, dangereux pour l'ordre établi. On pense nécessairement à la montée de l'antisémitisme dans le monde occidental des 19 et 20e siècles où des théories justifiaient la violence envers les Juifs par l'infériorité de cette « race » sur la race aryenne. Dans notre cas, le mouvement étudiant est devenu une espèce de « race » contre laquelle il est politiquement correcte de pester, que l'on peut dénigrer et tourner en ridicule et contre lequel on peut tenir des propos incitants à la haine et à la violence tels que ceux lus sur la page facebook de CHOI Radio X10 (la radio-poubelle de Québec) et dans un article du Soleil11 désormais retiré qui faisait l'éloge des fascismes du début du 20e siècle et proposait la violence et la répression comme solutions aux revendications étudiantes. Cet aspect est le plus inquiétant. J'ai d'ailleurs été très surprise, lors d'une mobilisation étudiante de visibilité, de recevoir, à 3 reprises, un « finger » en guise de communication. De mon point de vue, il est tout à fait injustifié d'envoyer « chier » un étudiant ou une étudiante particulière quand on s'oppose à un mouvement général. Je pense seulement que c'est la conséquence logique de la diabolisation. Nous sommes désormais un groupe « racisé », responsables de tous les maux politiques, économiques et sociaux, et il est justifié de s'en prendre à nous, individuellement, en signe de désaccord.

La déresponsabilisation de l'agresseur et le blâme de la victime
Le fait d'avoir rendu coupables a priori le groupe des étudiants a pour conséquence que les actes d'abus seront considérés comme justifiés pour maintenir l'ordre social contre un groupe de dégénérés. Le blâme de la victime est une stratégie utilisée notamment contre les victimes d'agression sexuelle par exemple lorsque l'on tente de chercher un lien de causalité entre ce que portait la victime et ce qui lui est arrivé. Dans notre cas, cela encourage la brutalité policière qui peut dès lors s'approprier des pouvoirs et des droits sur les individus au nom de l'ordre public et qui permet, entre autres, qu'un étudiant pacifique, assis dans la rue à jouer de la guitare soit blessé gravement à l’œil sans que l'opinion publique ne crie au scandale. En effet, pour tous, « il avait juste à pas manifester [sic] », la police se lave les mains en expliquant que ses bombes sont sécuritaires et on conclut que l'élève a reçu un bloc de glace ou d'asphalte12 (lancé par un autre manifestant), ce qui pourrait être conforme à la réalité, mais qui ne justifie pas autant le blâme de la victime). Bombe, glace ou asphalte, on ne peut que noter que la présence de l'escouade anti-émeute attise la violence de tous les côtés. Le droit de manifester est ici clairement remis en question. En fait, tous les droits du groupe diabolisé sont remis en question. En l'absence de droits, c'est l'autorité qui prime, l'état policier, l'autoritarisme13.
La judiciarisation et la menace
Cette dernière stratégie a commencé à être mise en œuvre récemment et d'autres développements sont à prévoir. L'état se tourne vers son système de droits, le système juridique, qui lui permet alors, par la non-reconnaissance des droits des étudiants, de faire primer le droit individuel sur le droit collectif. Plusieurs exemples nous ont été fournis autant à Alma14 qu'à Québec15. Non seulement des étudiants s'en prennent-ils aux droits associatifs de l'ensemble des étudiants-es par l'entremise des injonctions, mais également aux professeurs-es par le biais de mises en demeure16. Elle nous mène à un état autoritaire où la démocratie et ses manifestations ne sont plus reconnues et où la dissidence qui en découle est judiciarisée en tant que désobéissance illégale. C'est efficace, personne ne veut de casier judiciaire, personne ne veut d'amende de 440$ comme certaines personnes ont eu à Québec, à Sherbrooke, à Montréal, à Gatineau et ailleurs17. Heureusement, des profs18 et des journalistes19 dénoncent la judiciarisation et demandent aux gouvernants-es de revenir au débat politique.

Remise en question de la démocratie
Le mouvement collectif est réduit à une somme d'individus dont le tout ne dépasse pas la somme de ses parties, contrairement à la notion « d'esprit de corps », aussi appelé « leadership distribué20 » décrit comme ceci :
  • Les interactions entre les individus sont mises en évidence
  • L’action est concertée
  • Les compétences individuelles des personnes contribuent à l’initiative et à l’expertise globale
  • Le pouvoir et les responsabilités sont partagés
  • Les résultats de la concertation dynamique vont dépasser la contribution individuelle des collaborateurs.
  • Une culture de confiance et de développement mutuel sera développée.
C'est le cas du mouvement étudiant, constitué par la base des étudiantes et des étudiants eux-mêmes, réunis en Associations étudiantes facultaires et inter-facultaires, puis en Associations de cycle (CADEUL, au 1e cycle, AÉLIÉS aux 2e et 3e cycles). Chaque association facultaire a un représentant qui porte les propositions votées en assemblée au sein de la CLASSE. Au Gouvernement, c'est le contraire, il s'agit d'une minorité d'individus élus qui agissent au nom d'une collectivité. Un tel système est scientifiquement moins efficace que la démocratie directe et l'actions de réseaux de communications dans un système collectif de collaboration qui augmente l'effet synergique entre les individus. Le terme « collaboration » est important. Il est démontré qu'un tel système est plus efficace si le nombre de femmes est grand, si la sensibilité des membres est respecté (décorum, courtoisie, discussions plutôt que débats, consensus plutôt que simple majorité, etc.) et si les tours de parole sont égalitaires21. Il est pertinent de dire que plusieurs associations étudiantes ont adopté des positions proféministes22 et ont parfois adopté des tours de parole en alternance homme/femme afin de motiver celles-ci à prendre leur place (étant donné qu'elle représente la moitié de la population, mais qu'elles sont sous-représentées parmi les porte-paroles).

Enfin, les gouvernants, en particulier la Ministre Line Beauchamp, se sont moqués de la démocratie directe en ne reconnaissant pas les associations étudiantes, en affirmant que le vote secret était « meilleur » que le vote à main levée et en réduisant la CLASSE à un groupuscule de militants radicaux (au sens péjoratif du terme, proche de l'extrémisme, et non dans son sens propre qui signifie de vouloir régler les problèmes en les prenant par leur racine – le système). Il n'est pas surprenant que Mme Beauchamp préfère les Fédérations, lesquelles ne consultent pas souvent leurs membres et ont largement été critiquées dans le mouvement étudiant (on se rappellera du référendum de la CADEUL pour se dissocier de la FEUQ en 200523) parce qu'elle ne procède pas de la démocratie directe mais bien plutôt, comme le gouvernement, d'un exécutif élu qui a désormais tous les pouvoirs sur ses membres et qui accorde, comme le gouvernement avec les citoyens, un pouvoir très réduit de « votants » ponctuels à ses membres.

On ne sera pas surpris que la Ministre Beauchamp ordonne au mouvement étudiant de se positionner en 24h, preuve de son ignorance du processus décisionnel de la CLASSE et de son manque de respect envers les étudiantes et les étudiants du mouvement24.

Pour mettre en image les différences entre ces deux démocraties, directe et indirecte, je vous propose d'imaginer un arbre dont la sève serait les décisions. En démocratie indirecte ou plutôt « représentative », les citoyens sont les feuilles et les élus sont les racines. Ceux-ci prennent les décisions qui ont un impact jusqu'aux feuilles des arbres sans que ces dernières n'ai joué un autre rôle dans le processus que de choisir ses racines tous les 4 ans. Tandis qu'en démocratie directe ou participative, les citoyens sont à la fois les racines et les feuilles alors que les élus représentent le tronc, c'est-à-dire qu'ils portent les décisions de leurs citoyens jusqu'aux feuilles, les citoyens eux-mêmes, dans une dialectique circulaire qui permet une grande participation des individus pour augmenter l'efficacité collective et obtenir un plus grand consensus populaire.

Dans le cas du mouvement étudiant, non seulement on tranche les racines, mais on isole le tronc et on détache les feuilles une à une.

Triomphe de l'individualisme
En ce sens, c'est le triomphe de l'individualisme où les représentants-es des étudiants-es se font passer pour des extrémistes (puisqu'on ignore le système de démocratie directe des associations) et où les décisions prisent en assemblée générale sont rejetées du revers de la main comme étant antidémocratique, tandis que les poursuites judiciaires d'un individu contre le groupe sont considérées comme légitimes. Pourtant, et pour en revenir aux études sur les formes d'intelligence, isoler les individus, c'est se priver d'une intelligence de « tout » qui dépasse la somme de chaque individu. La judiciarisation du mouvement ainsi que le triomphe de l'individualisme ont la même fonction; c'est une autre technique, selon moi, pour persuader un ensemble de cellules de « tu-seuls », comme disait si bien Michel Tremblay, que s'unir ne sert à rien et qu'il vaut mieux s'en remettre à l'autorité pour [les laisser] faire des choix éclairés.


Je conclus donc, très logiquement par une série d'encouragements : il ne faut pas lâcher ! Restons motivés-ées et unis-es ! Ne jouons pas leur jeu, jouons le jeu de la démocratie : grévons, manifestons, mobilisons-nous, discutons dans le respect, votons en assemblées.

Notices webographiques
1André Pratte, « Une crise artificielle », La Presse, 13 avril 2012, [En ligne] http://www.cyberpresse.ca/debats/editoriaux/andre-pratte/201204/12/01-4514826-une-crise-artificielle.php
3Un texte qui rassemble plusieurs préjugés intéressants à relever et qui traite spécifiquement du problème sémantique. http://actualites.ca.msn.com/chroniques/je-suis-en-gr%C3%A8ve-%C3%A9tudiante
Petite image du compromis qui a clos le débat. http://p.twimg.com/AqTKe9hCQAAGNww.jpg
6Cet article m'a fait rire, l'auteure affirme savoir de quelles couches sociales proviennent les étudiants-es dans les manifestations. http://www.journalpremiereedition.com/Article-de-blogue/b/21681/Greve-etudiante-la-honte
9Wikipédia, décrié des uns et loué par les autres, en fait une belle description. http://fr.wikipedia.org/wiki/Principes_%C3%A9l%C3%A9mentaires_de_propagande_de_guerre
12Des nouvelles de l'étudiant blessé, le médecin donne son diagnostic. http://tvanouvelles.ca/lcn/infos/faitsdivers/archives/2012/03/20120323-110605.html
13Voir à ce sujet le très bel article de Joan Sénéchal : http://www.facebook.com/notes/joan-s%C3%A9n%C3%A9chal/la-d%C3%A9rive/10150686767502198
15Le désormais célèbre Laurent Proulx. http://www.radio-canada.ca/regions/Quebec/2012/04/03/009-laurent-proulx-comite-accueil-cours-universite-laval.shtml
16À l'UQO, où les professeurs-es se sont unis-es au mouvement étudiant. http://www.radio-canada.ca/regions/ottawa/2012/04/17/002-uqo-manifestation-injonction.shtml
17Il suffit de « googleler » les mots clés « arrestations étudiants » pour obtenir une tonne d'articles sur la question. Wiki , dont l'article est identifié comme « controversé » en dresse un portrait de 230 arrestations (chiffre provisoire) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ve_%C3%A9tudiante_qu%C3%A9b%C3%A9coise_de_2012
18Les professeurs de l'UQO, prêts à se faire arrêter : http://www.facebook.com/video/video.php?v=10151503901150587
20Ma mère a fait un très beau travail de maîtrise sur le sujet. Sources : http://www.sciencemag.org/content/330/6004/686.abstract.
21Le « C factor » : « correlated with the average social sensitivity of group members, the equality in distribution of conversational turn-taking, and the proportion of females in the group. ». Sources : Idem.
22Notre ACELUL (Association de création et d'études littéraires de l'Université Laval) à la dernière Assemblée générale ! Également, l'ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante) avec son Comité Femmes.
23Les résultats de ce référendum qui a entraîné la désaffiliation de la CADEUL à la FEUQ. http://www.cadeul.ulaval.ca/cadeul/?Referendum_de_desaffiliation_a_la_FEUQ_resultats

jeudi 8 mars 2012

Les femmes et l'aliénation patriarcale


Le mot « patriarcat » fait peur. Qu'est-ce que cela veut dire ? Simplement : « Système politique et social dans lequel le père détient l'autorité1 ». Le père, l'homme de famille, le père de l'Église, Dieu le père. Ce que j'aime de ce terme, c'est qu'il met l'accent sur quelques hommes qui briment les femmes et sur les comportements de plusieurs hommes qui contribuent à maintenir l'aliénation de celles-ci plutôt que de représenter le mouvement féministe comme une lutte CONTRE LES HOMMES. Le féminisme lutte CONTRE LE PATRIARCAT.

Toute la culture occidentale est patriarcale; toute l'histoire se lit comme une absence de droits fondamentaux pour les femmes, de courtes et de faibles victoires entre les révolutions et les changements de pouvoir et un retour au degré zéro pendant les nombreuses dictatures. Par conséquent, malgré le goût amer que procure toujours l'étude des droits des femmes à travers les époques dans notre société, il faut noter, et c'est généralement oublié dans tous les livres d'Histoire, que toutes les femmes n'ont pas été soumises. En effet, les victoires ont toujours été associées à des débats, des luttes, des manifestations de femmes et d'hommes appuyant la cause. À titre d'exemple, je vous suggère la lecture de l'Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, du collectif clio dirigé par Micheline Dumont (1992).

Pourtant, on aime se représenter l'histoire du féminisme comme apparaissant en 1970 dans un contexte historique précis permettant son développement. Sans nier le contexte favorable, il ne faudrait pas tomber dans une analyse marxiste vulgaire où tout mouvement tire sa motivation dans l'économie (et donc, comme on l'apprend encore, que le mouvement féministe est causé par la deuxième guerre mondiale et le manque de main-d'oeuvre masculine), comme si les femmes n'avaient pas une lutte bien à elles à mener ! Comme si les femmes de toutes les époques n'avaient pas espéré avoir les privilèges réservés aux hommes ! Mais l'image de la femme soumise nous plaît. Elle nous permet de se dissocier complètement de CES femmes-LÀ. Nous ne sommes pas ELLES. NOUS sommes LIBÉRÉES, pas elles.

Cependant, à faire une liste des possibles preuves de notre aliénation, je ne parlerais pas trop vite : pour les vêtements, collants et sous-vêtements inconfortables en tissu synthétique favorisant les vaginites dont l'unique but est de mettre en valeur nos formes, talons hauts modifiant la position de toutes les parties du corps dont le but est de mettre de l'avant les seins et les fesses, symboles sexuels par excellence, soutien-gorge moulant une forme artificielle aux seins, port obligatoire de la jupe dans certaines compagnies; du point de vue de la santé, médecine qui commence tout juste à s'intéresser aux symptômes spécifiques des femmes, à leurs douleurs chroniques (qui seraient plus fréquentes et plus fortes que chez les hommes), à leurs cycles (ménopause), mutilation (chirurgie esthétique non nécessaire), culte du corps idéal qui met en danger la santé, refus des marques de la vieillesse qui pousse à se crémer de n'importe quelle molécule cancérigène, position et lieu d'accouchement qui mettent en danger la santé de la femme et du bébé; du côté des salaires, l'équité toujours pas atteinte, la rémunération moyenne des femmes toujours en dessous de celles des hommes; socialement, les femmes généralement cheffe de famille monoparentale, les hommes désengagés, la violence conjugale, les agressions sexuelles pour lesquelles nous sommes les victimes statistiquement sur-représentées, alouette ! Mais surtout, derrière tous ces exemples factuels, un code, une doxa de la féminité qui ressemble encore à celle des siècles passés et qui nous rend léthargique pour défendre nos droits et demander le respect de nos personnes.

Femme : mystère, instinct, maternité, foyer, confidente, consensuelle, sensuelle, berceau de la vie, force de caractère (à ne pas confondre avec sale caractère), deux seins, un vagin, des courbes, des cheveux, des soins esthétiques particuliers, des bijoux, mode relationnel sous forme de séduction.

Les féministes de toutes les époques nous ressemblent. NOUS sommes ELLES. Nous nous complaisons à accepter l'inacceptable. Nous tolérons la misogynie quand elle sort de la bouche d'un ami, du conjoint d'une amie. Nous tolérons le sexisme en publicité. Nous acceptons que les images de la beauté ne soient pas diversifiées et qu'elles mettent en péril la santé des femmes qui les représentent (et de celles qui y aspirent). NOUS SOMMES SOUMISES. Le pire, c'est que nous osons nous empresser de dire que nous ne sommes pas féministes. Car être féministe est souvent péjoratif. C'est une accusation, un blâme.

Moi, je veux être comme ELLES, celles qui ont milité pour l'obtention de droits. Je veux poursuivre leurs luttes, défendre de nouveaux enjeux, aller plus loin. J'aspire à être ELLES, mais pas du côté des soumises, du côté des REBELLES.

Être rebelle,
  • C'est dénoncer le sexisme, même dans la bouche de l'oncle de notre conjoint.
  • C'est refuser d'acheter le produit d'une entreprise faisant des publicités sexistes (une bière coors ou bud!, un repas à la Cage aux Sports!, des vêtements American Apparel!, des produits Gucci!).
  • C'est demander une représentation diversifiée du corps des femmes dans les médias, des rapports hommes-femmes, des rapports sexuels (j'ai déjà parlé de notre perspective phallocentrique dans mon texte sur la prostitution).
  • C'est demander le droit de disposer de mon corps comme bon me semble (liberté sexuelle, responsabilité, liberté de choix d'avoir ou non des enfants, liberté d'accoucher comme je le souhaite, liberté de prendre en charge ma santé).
  • C'est demander le même salaire et les mêmes possibilités de scolarisation, de réalisation et de carrière que les hommes sans égard pour mon sexe, mon âge, ma situation familiale, mon orientation sexuelle et mes croyances personnelles.
  • C'est demander que l'on reconnaissance mon apport à la société en tant que personne peu importe que je sois productive (dans le sens économique du terme) ou non, salariée ou non, et reconnaître cet apport par un revenu décent (femmes au foyer, je vous appuie!).
  • C'est demander que l'on cesse de sexualiser les personnes, en particulier les enfants, en leur dictant ce qui est pour garçon et ce qui est pour filles, que l'on cesse de sexualiser leurs vêtements, leurs jouets, et que l'on cesse de sexualiser nos rapports avec eux (brusquerie avec garçons, commentaire sur l'apparence physique avec filles); bref, que l'on cesse de creuser un gouffre de différences entre nos sexes et que l'on mise sur nos ressemblances.
NOUS SOMMES DES PERSONNES. Nous réclamons la même part du gâteau que les hommes. Nous avons le même appétit. Plus, nous en voulons aussi pour nos petits. Nous ne les oublions pas. Femmes en santé, enfants en santé. Femmes respectées, respect pour tous.

Enfin, être REBELLE, c'est faire une femme de soi.
Être REBELLE, c'est faire un homme de soi.
Unissons-nous. Ne soyons plus SOUMISes au patriarcat.
1Le Dictionnaire [En ligne] http://www.le-dictionnaire.com/definition.php?mot=patriarcat

mercredi 22 février 2012

Grève étudiante : La construction de l'image de l'étudiant et de l'idéologie néo-libérale en éducation

Ce qui est intéressant avec la grève, et pour pallier aux frustrations que peut causer la monoparentalité pendant les études à temps plein quand on est très politisée et/mais qu'on n'a pas assez le temps de s'impliquer (dans le VRAI sens de "pas le temps", mais pas vraiment par manque de temps; je dirais, à cause des horaires de chaque membre de la famille), c'est qu'on peut suivre les débats dans les médias. Enfin, on peut suivre la droite néo-libérale en pleine propagande. Car la gauche, peut-être à cause de l'âge, utilise plutôt les médias sociaux et les blogs (dont je suis!) et n'a pas la fortune de Quebecor pour promouvoir une idéologie, ni ses moyens de diffusions.

Je vois déjà poindre les critiques : quelle propagande ? Ah, vous n'avez pas remarqué ? On peut faire le tour de cyberpresse (qui regroupe les grands quotidiens des villes québécoises) pour s'en convaincre. Ah, vous avez noté autant d'articles en faveur de la hausse que contre la hausse ? Très bien. Attardons-nous à l'image véhiculée dans ces articles et au ton employé par leurs auteurs. 

Un article du 15 février tente de faire le tour de la question : "Droit de scolarité : La grève est-elle justifiée". Il est intéressant de voir les différents points de vue et photos côte-à-côte. Premièrement, le président de la Fédération étudiante collégiale du Québec, Léo Bureau-Blouin, dont la photo enlève le peu de crédibilité que contenaient ses propos, axés sur le misérabilisme étudiant que dénoncera plus loin Marc Simard, professeur d'histoire au Cégep F-X Garneau. Je note que c'est le seul représentant des associations étudiantes post-secondaires (après tout, on n'est pas concernés!), où sont la FEUQ et la CLASSE ? Ensuite, vient la photo du recteur de l'UdeM, sérieux et crédible, dont le ton est tout à fait paternaliste lorsqu'il définit ce qu'est une grève (en fonction du fait d'être salarié... connaît-il les grèves de la faim?). C'est bien d'avoir un représentant de l'administration universitaire, mais où sont les groupes de recherches (IRIS, Simon de Beauvoir) qui ont des opinions diamétralement opposées et qui sont également crédibles ? Je saute le haut fonctionnaire qui ne répond pas véritablement à la question (sur la grève). Quand j'arrive au professeur d'histoire, Marc Simard, qui accuse les étudiants de corporatisme (de vouloir défendre les intérêts des étudiants au détriment de la majorité), je sens de la mauvaise fois et de l'irritation. Lui qui connaît son histoire, comment peut-il oublier qu'il a profité de frais de scolarité plus faibles que ceux que les étudiants auront à payer avec la hausse ? Il ne voudrait pas payer pour les enfants que sa génération a mis au monde et qui veulent désormais s'éduquer, comme il n'a pas voulu payer pour ses parents après leur retraite (alors que ceux-ci avaient payé la retraite des leurs), mais il était content de se faire payer son mariage et ses meubles par sa famille comme il était coutume au Québec pour nos grands-parents et pour nos parents.

Ah! cette génération de babyboomers, ils ont dicté l'économie et les mouvements sociaux à cause de leur avantage numérique, ils (et leurs parents) ont instauré les grandes valeurs québécoises (accès à l'éducation et à la santé pour tous, assurance-chômage, nationalisation, etc.), mais quand c'est le temps de répandre leurs acquis aux suivants, ils ne veulent pas partager, ils disent que "les temps ont changé" (bien sûr, le gouvernement - eux - n'a pas épargné l'argent de leur retraite qu'ils ont pourtant gagné en travaillant), qu'il est temps de faire notre "juste part" (voir le calcul très intéressant de cette juste part générationnelle). Pareillement, ils ont connu la sécurité d'emploi (c'était quoi, ça, déjà ? une espèce en voie d'extinction ?) et ils nous reprochent de défendre la conciliation travail-famille (d'en abuser, en fait); ils ont droit à la liberté 55 et ils nous reprochent de ne pas vouloir payer leur retraite (qui, avec l'espérance de vie, pourrait équivaloir à leurs années de travail sur le marché... impossible alors qu'ils aient payé leur "juste part" de cette retraite, à moins d'avoir mis la moitié de leur salaire annuel de côté!). Bref, si les temps ont changé, je voudrais bien savoir qui sont les corporatistes dans cette histoire... 

De son côté, Claudette Carbonneau, ex-présidente de la CSN, pose une question intéressante, celle que l'on devrait se poser d'emblée, mais qui n'apparaît nulle part dans les discours néo-libéralistes : Pourquoi devrions-nous viser la même chose que le reste du Canada quand nous passons notre temps à faire à notre façon (la langue officielle! l'environnement!) ? Il n'y aurait qu'un domaine où il faudrait être "proud to be Canadian" et ce serait l'éducation ? Cependant, en ce qui a trait à l'image, les syndicalistes n'ont pas bonne presse. Aux yeux de l'opinion publique, ce sont des voleurs, des brutes (FTQ) et ils abusent des salariés à la manière des patrons. Tout le monde oublie son histoire, même Marc Simard : les apports fondamentaux des syndicats en matière de santé et de sécurité au travail, de salaire (reconnaissance), de conditions de travail et de conciliation... Mais les temps ont changé, ne l'oublions pas. L'Histoire a changé, la gang de grand-papas parvenus occupant des professions libérales et administratives nous font la morale dans les journaux à ce sujet. Ne demandons pas ce qu'ils ont obtenu ! 
Parlant de professions libérales, Denis Boucher, d'un cabinet de relations publiques, nous avertit à son tour que la grève est nuisible. Mêmes arguments paternalistes : personne n'aime payer de l'impôt! Si ce n'était que ça ! Il se veut rassurant : en travaillant fort, nous reviendrons sur notre investissement (peut-être même que nous ferons de l'argent !$!). Ici, l'idéologie est écrite en lettres noires sur fond blanc : Travaillez, bandes de lâches, et vous prospérerez. Travaillez sans rémunération (bénévoles, mères et pères au foyer, étudiants), et vous périrez. Le système veut des individus salariés, pas des personnes, pas une communauté de personnes ayant des droits inaliénables (tiens, comme celui de s'éduquer). M. Relation publique devrait travailler son image pour être plus subtil et moins laisser transparaître ses croyances (non fondées, c'est un pléonasme, si je l'ajoute, mais c'est au cas où le sens du mot serait mal compris) sous le couvert d'un argumentaire vide. 

Ai-je besoin de faire le tour ? Un philosophe nous soutient, un PDG nous sermonne, une avocate joue l'avocat du diable (sur un ton de "je me souviens", mais "j'ai mûri"), le PDG de l'Institut économique de Montréal fait une analogie douteuse avec les gagnants de loto, un économiste nous demande d'être solidaire et de croire (d'avoir la foi) en notre système tout en se fourvoyant dans son argumentaire - oups! - en nous proposant des droits de scolarité à la baisse (les années 70 où le coût des études diminuent progressivement par rapport à 1968 où les frais étaient les plus élevés), un professeur à l'ENAP parle d'éducation comme d'un investissement rentable (connaît-il les débouchés en littérature ? j'aimerais bien les connaître, moi aussi, je veux faire un million!), un président d'une entreprise d'investissement nous demande de laisser l'Éducation entre les mains de l'Économie (ô déesses irréconciliables!). Qui sont donc représentés le plus ? Les professions libérales (avocat, médecin) et les professions administratives (directeur, pdg, associé)... Où sont les sociologues, les profs, les féministes, bref, ceux que l'on aurait traditionnellement trouvé au côté du philosophe pour supporter la cause ? On ne diffuse pas leurs voix. Que connaissent ceux qui s'expriment dans l'article en matière d'éducation ? Quelles sont leurs valeurs ? Facile, relisons : investissement, argent, profit, rentabilité, avenir, retraite, foi, morale, justice, paternalisme... Quelqu'un a parlé d'instruction ? d'équité ? d'égalité ? de savoirs ? de bonheur ? de société (au sens de "social", et non de marché, ne nous méprenons pas, ça devient mêlant cette idéologie envahissante qui pervertit le sens communs des mots les plus simples!) ? de droit ? Ah, ben non ! Les deux camps parlent de responsabilités, mais ne s'entendent pas si elles doivent être individuelles (les jeunes qui veulent étudier) ou collectives (tout le monde, ceux qui ont étudié ou pas, ceux qui vont étudier ou pas).

À travers cet article : des chiffres. Des statistiques impossibles à comprendre pour la population moyenne (dont 40% ne peut pas lire un journal, ne l'oublions jamais! faute d'éducation) : une augmentation de 75% des frais de scolarité, une dette moyenne de 14 000$ (ce qui veut dire, 28 000$ par couple, et c'est une moyenne, la dette maximale au premier cycle étant de 30 000$, donc 60 000$ par couple, excluant les cartes et marges de crédit, les paiements de voiture et éventuellement l'hypothèque). Des arguments contradictoires dans des bouches dont l'autorité n'a pas le même poids : toutes les études confirment qu'une hausse de frais de scolarité réduit le nombre d'inscriptions (Bureau-Blouin, étudiant au Cégep) versus aucune donnée empirique ne démontre un lien entre augmentation des frais scolaires et décrochage (Simard, professeur d'histoire). "Qui dit vrai ?" Et donc, qui dit faux ? Nous sommes chanceux, parmi tous les exemples de hausses qui créent le décrochage, on a trouvé un exemple d'une hausse qui n'a pas eu d'impact sur le décrochage (la Nouvelle-Écosse, ah!, si on ne l'avait pas eu, celle-là!). En plus, on galvaude des statistiques de provinces en provinces alors qu'elles ne se comparent pas (les études post-secondaires ne sont pas pareilles dans toutes les provinces, au Québec, on a un Cégep et ça mélange les données).

Pour en revenir au traitement du mouvement étudiant, comparons deux articles : le premier présente la grève étudiante, "Une grève inutile", le deuxième présente un individu à la tête d'un mouvement en faveur de la hausse, "Des étudiants en faveur d'une hausse des droits de scolarités". Dans le premier, le titre ne laisse aucun doute sur le parti pris de son auteur. La photo présente d'ailleurs un moment de violence dans le mouvement de grève (ce qui est typique des médias lorsqu'ils traitent de la grève, systématiquement, ils focalisent leurs caméras sur les affiches ridicules, les méfaits et les débordements). En agrandissant la photo, je ne peux pas voir, malgré toute ma bonne volonté, de mouvement violent à travers le poivre de Cayenne. Mais le symbole est clair : mouvement = violence. Déjà que c'était nuisible ! D'un autre côté, le second article présente une jeune étudiante, jolie, l'air sérieux, noble, dont l'histoire en est une de combat (combat pour avoir accès aux études, pour l'accès aux bourses et pour la réduction de l'accessibilité aux études). Ici, on a une construction de l'ethos qui va jusqu'au nom du Mouvement des étudiants socialement responsables. Lire ici : les autres sont socialement irresponsables. Et j'ajouterai que le mot "socialement" doit être pris dans le sens de "économiquement" qui réduit le social à une seule de ses palettes : le travail salarié. Cette notion revient dans l'argumentaire de l'étudiante : elle a travaillé pour payer ses études et obtenir des bourses. Lire ici : le riche n'a pas à travailler pour payer ses études, mais le pauvre, oui. Et lire : le riche n'a pas à maintenir d'excellentes notes pour recevoir des bourses alors que le pauvre, oui. Enfin, lire : les inégalités sociales n'empêchent pas l'égalité d'accès à l'éducation. C'est comme la victime qui tombe amoureuse de son bourreau, un phénomène psychologique reconnu... existe-t-il un désordre semblable pour les classes sociales inférieures devant l'élite ? Il semblerait que oui : le syndrome du larbin ! Si le cheminement de Gabrielle Brisebois est honorable et puisque je ne vois aucun intérêt à m'en prendre à sa personne ni à sortir du débat d'idées pour tomber dans la médisance et le "salissage", il faut remarquer qu'aucun étudiant s'opposant à la hausse n'a eu droit à un tel portrait dans un journal ! Même que notre portrait n'est généralement pas flatteur : hippies, artistes (au sens péjoratif, celui de non légitimé), sans plan de vie, au crochet de leurs parents, vivant la grosse vie (sale) et possédant un i-phone (ô ultime symbole de richesse, l'équivalent de la Porsche pour les 50-65 ans semble-t-il, preuve de la construction médiatique de l'image de l'étudiant gâté pourri et mécontent malgré tout), bref, jeunes et irresponsables. 

Derrière ce débat, je vois beaucoup de mauvaise foi et de croyances (ce qui serait de la mauvaise foi inconsciente). D'abord, les arguments en faveur de la hausse tiennent de grands mythes que l'élite aimerait bien que l'on entretienne dans une société peu éduquée où le marché représente une entité tandis que les entreprises sont des personnes morales et que les personnes sont des salariés (ou ne sont pas!). Ainsi, on parle de marchandisation de l'éducation, on crie "vive le marché"; laissons les universités se faire de la concurrence et dispenser une éducation "cheape" à prix fort; laissons-les décider quels domaines sont utiles et lesquels ne le sont pas (philosophie, histoire, littérature, anthropologie, sociologie et les arts en général). 

Pourquoi Ô Maître Marché (Maistre Marché, c'est vintage!), refuse-t-on de te faire confiance, nous, les jeunes écervelés et inexpérimentés, nés de la dernière pluie ? Pourquoi, à la demande des économistes devenus experts en développement social durable, refuse-t-on de marchandiser le savoir comme on le fait dans la société avec les brevets et les services essentiels ? 

Pourquoi voudrions-nous prendre en main notre avenir en développant notre intellect, notre culture et notre créativité alors que la société attend des économistes néolibéraux gonflés aux mythes bons marchés, des pseudo-philosophes du marketing pour conceptualiser l'obsolescence programmée, des vendeurs de cochonneries fabriquées avec des produits toxiques par des enfants affamés dans des usines mal éclairées qui seront ensuite jetées dans les bidonvilles indiens et des consommateurs irresponsables ? Ils ont raison, les papis... dans un tel monde, à quoi bon s'instruire ? Ça fait 26 ans que je vis dans VOTRE monde. Puis-je maintenant proposer mes idées, ou suis-je encore trop jeune pour être acceptée et prise au sérieux sans qu'on me parle sur un ton paternaliste, qu'on limite la diffusion des arguments qui sous-tendent ma cause (et qui en montrent toute la logique et le sérieux) ?  

Si les papis font la sourde oreille, il faudra parler plus fort...